À travers des représentations fictionnelles, des détournements ou des auto-identifications, je souhaite que mes œuvres nous rappellent à notre liberté de créer des alternatives au sein d'un système dont nous nous pensons totalement tributaires./MP

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L’œuvre claire de Mary Pupet / Anne Malherbe

L’œuvre de Mary Pupet est ce que j’appelle une « œuvre claire », une œuvre qui ouvre les yeux sur les fonctionnements de notre société, par le biais des mots, des formes et aussi par son fonctionnement qui implique le spectateur. Ce n’est cependant ni une œuvre à thèse ni une œuvre contestataire ou revendicatrice. Elle propose plutôt une vision des choses, c’est ce que j’appelle sa « clarté ».  

Son travail s’organise par séries : « Les enseignes », par exemple, en 2010 où forme (typographie des lettres, jeu des lumières) et mot créent un tout hypersignifiant, non pour délivrer un message précis mais pour augmenter l’aura de ces mots mêmes et laisser éclater leur puissance intrinsèque de signification. La série trouve son prolongement indirect dans l’acquisition, par l’artiste, des droits de propriété et de jouissance de mots, avant que ceux-ci ne deviennent propriété d’entreprises qui les exploitent dans un dessin commercial. Le travail artistique se situe ici dans le geste même et trouve sa trace dans les contrats de cession (quand cession il y a eu), présentés encadrés. L’une des caractéristiques du travail de Mary Pupet est ainsi la simplicité efficace du geste, comme lorsqu’il s’agit de préserver un mot d’une possible perversion de son usage. Mais aussi quand l’artiste expose des mots incompréhensibles dans une typographie brouillée (série Mots, 2010), créant ainsi, chez le spectateur, l’irritant désir de l’élucidation.

Mary Pupet conçoit ainsi son travail de telle sorte que le spectateur s’y sente inclus. Cela commence dès les aquarelles de parking (2008) ou d’espaces quelque peu indéfinis, dans lesquels le regard semble d’emblée intégré, y cherchant ses repères et une identification des lieux. Au-delà du spectateur, ce peut être tout un processus d’échange qui est mis en branle, entre le monde extérieur, l’œuvre et nous. Ainsi avec l’une des réalisations les plus significatives et les plus ambitieuses de l’artiste, la Pupet’s Monkey Bank qui délivre de la « Monnaie de Singe ». Cette monnaie est réelle : elle a été fabriquée avec toutes les caractéristiques des billets courants, par des fabricants agréés, et elle possède un cours. L’artiste s’est ainsi appropriée un mécanisme (celui de la création de valeur), non pour le dévoyer mais pour le montrer dans son fonctionnement nu. Et aussi avec l’intention de créer un microsystème à l’écart de celui dans lequel nous vivons et dont nous peinons à percevoir l’aspect monolithique et, par ce fait même, insécurisant.

Par ce geste d’appropriation, l’artiste ouvre la possibilité d’une alternative. Elle accepte l’apparente naïveté de l’utopie et en dévoile ainsi la crédibilité. Elle nous révèle enfin que nous disposons d’une liberté fondamentale : celle de créer autre chose, à côté et autrement, en dépit de ce système dont nous nous pensions pourtant totalement tributaires. Son œuvre ainsi s’avère salutaire.

Elle se montre aussi fraîche et non dépourvue d’humour, quand il s’agit, par exemple, de disposer d’imposantes pépites d’or dans un parc, ou de faire couler des ruisseaux d’or sur une montagne possédée par une banque (2014). (…)

Partis pour Croatan, son travail le plus récent, dans lequel se répondent une barque et une vidéo, travaille du côté de l’ouverture : celle des significations et des directions à suivre. Il n’y a pas d’intention linéaire, dans le trajet suivi par la barque, mais une connexion des personnes entre elles, spectateur compris ; on y perçoit un largage des amarres, une liberté totale, un possible abandon du monde civilisé, et on y ressent l’exaltation de l’ouverture totale des possibles.

 

Anne Malherbe

 

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INTERVIEW

 

Jean-Jacques Le Berre. Qu'est-ce qui t'a amené à créer de la monnaie alors qu'en 2011 tu travaillais sur les mots?

Mary Pupet. Oui, il y a trois ans, je peignais des mots du management, des oxymores, des anglicismes que je transposais sur des machines à sous. J'en inventais aussi, parfois, mais le dernier travail était une enseigne où il était écrit «Mucho dinero». Et comme toute «fin de série», ma dernière pièce annonce toujours la suite… Là, c'était vraiment prémonitoire.

Dans les jours qui ont suivi, je suis tombée sur un article à propos de la monnaie complémentaire, il s'agissait plus précisément de monnaies fondantes. J'ai trouvé ça amusant, comme appellation. La monnaie fondante est une monnaie qui se dévalue avec le temps, elle est conçue pour ne pas être thésaurisée mais pour favoriser les échanges commerciaux. Moi qui travaillais sur les oxymores, j'ai immédiatement réagi et j'ai décidé d'en créer une. D'ailleurs, sur mes premiers billets il était inscrit que cette monnaie perdrait 1% de sa valeur chaque mois. Très vite, j'ai abandonné cette idée car entre temps le concept était devenu beaucoup plus complexe.

Effectivement, si on t'écoute ce projet embrasse beaucoup de choses à la fois et dépasse le simple rapport à l'argent. Tu parles de territoire propre, d'auto-identification…

Mary Pupet. L'auto-identification, l'«appropriationnisme» sont des moteurs pour moi parce que c'est très motivant. L'idée de m'introduire chez les fabricants du document officiel était très grisante. D'ailleurs, ces gens-là n'arrivaient pas à comprendre pourquoi je les sollicitais. La visée de mon projet n'était pas tant la réalisation technique des billets que l'élaboration d'un concept très stimulant consistant à évaluer nos capacités à trouver des alternatives.
Croire à la possibilité d'autres systèmes, définir des marges de manœuvre. Chacun peut faire sa monnaie, le droit de tirage sur la richesse collective appartient à la collectivité.

Parallèlement, j'ai aussitôt créé la Pupet's Monkey Bank car la monnaie ne pouvait pas rester une œuvre isolée, ce projet ouvrait la voie à une institution artistique conceptuelle.

Quelles sont les opérations de la Pupet's Monkey Bank que tu présentes ici?

Mary Pupet. Symboliquement, la Pupet's Monkey Bank a acheté des droits de propriété. J'expose ces droits. Ils peuvent être cédés, à condition que soient respectées les intentions de ma démarche artistique. Un contrat sera établi lors de la cession des droits.
Une mallette remplie de bouteilles contenant des billets sera également exposée pour présenter une action consistant à jeter les bouteilles dans le Lac Léman en direction de la Suisse.
J'ai souhaité disperser des messages dans la galerie, il y en a dans des phrases robotiques et dans des dessins.

Ton micro système est-il une utopie?

Mary Pupet. L'utopie a deux sens. Généralement, on emploie ce terme pour parler de façon plutôt négative de quelque chose d'impossible. Mais c'est également utilisé pour évoquer un idéal.

Ça remonte à très loin. Au XVIIIe il existait un grand nombre de colonies utopistes, puis il y a eu les courants fouriéristes, les colonies pirates, les Hippies, les zones autonomes… Le concept de la Pupet's Monkey Bank exprime un désir d'utopie, c'est une expérience qui fait référence à toutes les initiatives du genre, aux micro-systèmes créés aux marges des monopoles.
En 2011, on était en pleine crise bancaire. On a bien vu que le système bancaire pouvait s'écrouler du jour au lendemain. Malgré sa force d'efficacité (utile sur le plan monétaire et des échanges), il a prouvé qu'il n'avait pas de capacité à rebondir. Une monoculture n'est pas fiable, il faut introduire une plus grande densité d'inter connectivité.

Est-ce pour cela que tu as écrit «du paradigme de la rareté au paradigme de l'abondance»?

Mary Pupet. En partie… mais je ne voudrais pas limiter cette œuvre à cette seule explication.

Tout comme «The World Is Yours»?

Mary Pupet. Oui, j'ai beaucoup travaillé sur ces images, de manière à déplacer l'œuvre au delà des vues de paysages. Pour chacune d'elle, j'ai choisi une photo de montagne de 4000 hectares, propriété de la Caisse d'Epargne. Il n'y a pas de revendication derrière ce choix. Néanmoins, c'était mieux de choisir une montagne française qui appartenait à une banque plutôt que n'importe quelle montagne. Curieusement, celle-ci avait été cédée à des capitaux belges rapatriés du Congo. Toute une histoire!


While money is dancing est une œuvre imposante et étrange. S'agit-il des armoiries de la banque?


Mary Pupet. La Pupet's Monkey Bank n'a pas d'armoiries mais j'ai pensé cette pièce comme une force dans l'exposition. Bien qu'elle soit en forme de soleil, elle est très austère. Je voulais vraiment lui donner cette gravité-là en opposition à l'excès de convivialité. La convivialité masque bien souvent une grande dureté.

Entretien réalisé par Jean-Jacques Le Berre à l'occasion de l'exposition de Mary Pupet, «Pupet's Monkey Bank», à la galerie Porte Avion en mai 2014. Avec l'aimable autorisation de la galerie Porte Avion (Marseille).

 

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